Du polar nordique moyen…

 

Camilla Grebe – L’Ombre de la Baleine (Dvalan – 2018)

Éditions Calmann-Lévy Noir – 2019

Traduction Anna Postel

 

 

Voilà qui est en fait presque réjouissant ! Il ne suffit pas en effet d’être scandinave pour écrire des polars de qualité. Il y a manifestement à boire et à manger dans la production nordique, que l’on écoule au poids, à grand renfort de slogans racoleurs. Camilla Grebe, pourtant présentée par son éditeur français comme le joyau de l’année, fait visiblement partie des romancières plus que moyennes, qui surfent sur un créneau vendeur. Or, tous les auteurs suédois n’ont manifestement pas le talent de Stieg Larsson.

Car ça bringuebale méchamment dans ce polar, et ça sonne sacrément faux. Construit en deux parties distinctes, un trafic de came dans la banlieue de Stockholm par temps frais et un syndrome de Münchhausen par procuration en bord de mer par temps chaud, le roman veut ratisser large : on y parle de filiation, de parentalité, de religieux tordus, d’adolescents à la dérive, de mères éplorées, de flics cassés… Comme si ce n’était déjà pas largement suffisant, Camilla Grebe plaque en prime un long discours convenu sur les dangers des réseaux sociaux, responsables des comportements narcissiques et pervertis de leurs utilisateurs. Incapable de tenir une ligne claire, la romancière se perd dans des développements superfétatoires sur la vie privée des personnages qui n’apportent rien à l’intrigue : censé donner de l’épaisseur, de la cohérence, des clefs, ce remplissage creux alourdit une trame qui ne sait pas où elle va.

On pourrait passer sur les facilités, le manque de rigueur, les lieux communs, le blabla biblique, si au moins le livre se distinguait par son style, son écriture singulière, une audace quelconque. Mais rien de solide, aucune énergie, pas d’engagement, la diagonale du vide et un ennui qui s’installe durablement.

 

Søren Sveistrup – Octobre (Kastanjemanden – 2018)

Éditions Albin Michel – 2019

Traduction Caroline Berg

 

 

Le niveau monte avec le pavé de Søren Sveistrup, scénariste de The Killing, dans sa version danoise. Ce premier roman doit beaucoup à la maîtrise de la narration de l’auteur, qui reprend les ficelles, rigoureuses et efficaces, des séries télé bien formatées. Et ça se voit beaucoup, jusqu’à en devenir gênant. : lit-on un polar, ou le scénario de 640 pages d’un thriller pensé pour les chaînes payantes ?

Certes, Søren Sveistrup domine son sujet : il sait créer une atmosphère oppressante dans l’automne brumeuse du Nord, mettre en scène des personnages rugueux, transcrire l’ambiance des différents quartiers de Copenhague, ficeler une intrigue prenante avec ce qu’il faut de suspens, de fausses pistes, de rebondissements, de coups de théâtre. Rien n’est laissé au hasard dans cette histoire conçue comme un puzzle éclaté, qui finit par s’emboîter avec une précision d’horloger.

L’histoire s’ouvre sur un prologue, où une famille de fermiers est sauvagement décimée. Trente ans plus tard, dans la capitale danoise, une série de meurtres, mis en scène avec une haute dose de perversité, met toute la Police criminelle sur les dents : des mères de famille sans histoire se font sauvagement mutiler et tuer. Pour creuser encore le sordide, des petits bonhommes, faits d’allumettes et de marrons, sont retrouvés sur les lieux des crimes. Le tueur en série signe ainsi ses boucheries d’un objet traditionnellement façonné par les enfants, à l’entrée de l’hiver. Ces figurines portent en prime les empreintes d’une fillette déclarée morte dans d’atroces circonstances, un an auparavant. Son meurtrier, qui ne sait plus où est enterré le corps, pourrit dans un hôpital psychiatrique de haute sécurité. Cette petite fille n’est autre que celle de la Ministre des Affaires sociales, qui reprend son poste après une année de deuil. Les deux affaires ont-elles un dénominateur commun ?

Tout au long de 130 chapitres courts, rythmés, haletants, Søren Sveistrup construit une enquête complexe où se mêlent les ambitions, la lutte entre les services de Police et le goût du pouvoir, avec un arrière-plan critique de la vie politique danoise et des services sociaux inconséquents. Le modèle nordique, souvent vanté, prend ici un sérieux coup dans l’aile. Un duo d’enquêteurs, d’abord mal assorti et cachant chacun quelques plaies, plonge dans les non-dits d’une société en apparence lisse et paisible ; pourtant, la maltraitance des enfants, les violences familiales, l’alcoolisme sévère semblent être des déchirures béantes, sans cesse dénoncées dans les polars venus du froid.

L’ensemble a malgré tout cela un air de déjà vu dans la forme et d’insuffisance dans le fond. Le calibrage méticuleux du récit, les suspenses en fin de chapitres, les soudaines accélérations, le dosage des scènes d’angoisse, privent le récit d’émotions et de vérité. Les mécanismes d’un tueur au long cours, la complexité de son fonctionnement mental, les raisons de sa folie meurtrière intéressent peu Søren Sveistrup, focalisé sur la cadence de l’intrigue et non sur l’humain. Netflix vient d’ailleurs d’acheter les droits du roman. Du cousu main !

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