Éléna Houzouri… pour en finir avec les fantômes familiaux

 

Oncle Abraham vit toujours ici (Ο θείος Αβραάμ μένει πάντα εδώ – 2016)

Roman d’Éléna Houzouri

Traduction Simone Taillefer

Éditions Monemvassia, Prades-le-Lez (Hérault), 2018

 

Sous le prétexte d’écrire une thèse sur Abraham Bénaroya, fondateur du premier Parti Socialiste Grec, Aliza, étudiante née à Tel Aviv, mais issue d’une lignée grecque de Thessalonique, retourne dans la ville de ses ancêtres pour combler les trous d’une histoire familiale pleine de silences et de non-dits. Avec pour boussole quelques dates écrites au dos de trois photos, témoins jaunis de la jeunesse de sa grand’mère disparue, Aliza effectue un voyage dans le temps, se confronte à une époque aujourd’hui définitivement révolue, celle d’une toute jeune femme qui a connu les grandeurs de la Thessalonique juive, et sa disparition sous les bottes de l’occupant nazi. Oncle Abraham vit toujours ici est donc un objet multidimensionnel, à la fois roman historique, fresque familiale, parcours initiatique, recherche de vérité, mais surtout variation sur la mémoire, sur ses ombres invisibles que l’on se transmet de génération en génération, comme autant de blessures jamais guéries puisqu’on en ignore les causes.

Lester ses personnages de l’histoire en héritage, et de la plus sombre qui soit, aurait pu être l’occasion pour l’auteur d’une plongée dans l’horreur, à charge, funèbre et cafardeuse. Éléna Houzouri s’appuie sur une solide documentation historique pour saisir le moment où les nuages noirs commencent à s’amonceler sur « la Jérusalem des Balkans », ville d’accueil et de tolérance qui protégea les descendants des Séfarades chassés d’Espagne au xves. Le grand incendie de 1917, qui ravagea le quartier juif et chassa ses habitants du centre de la ville, l’arrivée de nombreux réfugiés grecs venus de Turquie suite au traité de Lausanne (qui modifia considérablement la population de Thessalonique et les rapports de force), la politique de la ville moins conciliante envers les traditions juives, la montée du nationalisme grec, aboutit à l’impensable, un premier progrom dès 1931. Ces mêmes Grecs venus d’Asie mineure, qui avaient subi le grand incendie de Smyrne, devinrent incendiaires à leur tour, manipulés par un groupuscule fasciste, jamais inquiété par le pouvoir en place. Sur ce terreau plombant, Éléna Houzouri choisit pourtant de célébrer la vie, celle des résistants juifs et communistes, de témoigner du courage de ceux qui se sont insurgés, mais aussi de ceux qui se sont sacrifiés pour que d’autres puissent survivre et témoigner. Oncle Abraham vit toujours ici est ainsi à la fois atroce et magnifique, délétère et énergique, mortifère et réconfortant.

Le roman témoigne aussi de la nécessité d’affronter, de nommer, de reconnaître les traumatismes familiaux – ici, la culpabilité d’être toujours vivant, quand 98% des juifs de Thessalonique périrent dans les camps –, pour que l’acceptation de l’histoire, de la mémoire commune libère des peurs, des silences destructeurs. En suivant le destin de sa grand’mère, Aliza cherche en fait à effacer les rancunes familiale tardives et inutiles. Car la vieille dame avait choisi la vie, et non la mort, exfiltrée du convoi vers la gare de Thessalonique par son fiancé résistant, tandis que toute sa famille allait périr à Auschwitz (à l’exception de sa sœur, rentrée traumatisée et mutilée). Sa fille, la mère d’Aliza ne lui pardonnera jamais d’avoir abandonné les siens à leur sort, sans savoir le prix inhumain que cette femme éprise de liberté avait dû payer – la “mort” de son premier mari et de son premier né. Aliza, en réunissant les pièces du puzzle, en reliant le passé au présent, purge la famille du fardeau transgénérationnel.

J’envie les lecteurs qui ignorent encore ce roman, parce qu’ils vont bientôt découvrir un des plus grands livres grecs actuels jamais écrits. Pour moi, il vient compléter le trio des chefs-d’œuvre de la littérature grecque contemporaine, juste derrière Avant que la ville brûle, de Cosmas Polìtis, et La Verrerie, de Ménis Koumandaréas. Pourtant, le roman n’a rien d’un authentique monolithe qui éblouit immédiatement par son style, sa rythmique ou son architecture, car il n’est pas exempt de reproches à la première lecture. Oncle Abraham vit toujours ici appartient à ses romans diesels qui peinent à entrer dans le dur ; les premières pages – l’arrivée d’Aliza à Thessalonique – sont flottantes, maladroites, l’écriture hésitante et répétitive. Il faut attendre la bascule dans les années 1930 pour que l’artifice de la narration disparaisse ; le style d’Éléna Houzouri alors s’affirme, impose sa musique, gagne en cohérence, en harmonie, et à mesure que l’on passe des années heureuses aux années maudites, croît même en densité. Plus de temps pour les détails, il faut dire le vertige, la chute, l’indicible, avec des arrêts sur image, des instantanés en noir et blanc percutants. Restera longtemps dans la mémoire du lecteur ce long convoi de juifs traversant à pied Thessalonique par un petit matin d’avril 1944, pour monter dans des trains sans retours : « Le soleil a commencé à monter quand on entend le bruit. Sourd, pesant, rampant, qui vous fait frissonner, comme venu des entrailles de la terre… à présent, à ce bruit, on commence à associer des visages, des corps, des âmes. Ceux des êtres chers. Je regarde et je les reconnais. Parents, voisins, amis, collègues, copains, familles entières avec enfants et petits-enfants. N’en pouvant plus je ferme les yeux… ». On referme la dernière page secoué de frissons, en vrac, mais aussi apaisé par cette formidable leçon de vie qui s’est déroulée sous nos yeux, de Thessalonique à Tel Aviv, entre 1931 et 2011.

Pour en savoir plus sur la Thessalonique juive, il existe un guide en français bien illustré : La Thessalonique juive, de Christos Zafiris, éditions Epikentro, Thessalonique, 2017.

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