Digger – Pas à vendre

 

Digger, 2020 – sortie française 21 juillet 2021

Film de Geórgis Grigorákis

Prix indépendant du jury – Confédération internationale des cinémas d’art et d’essai, à la Berlinale 2020

Cinq récompenses au Festival international du film de Thessalonique 2020

Dix récompenses décernées par l’Académie du cinéma hellénique 2021

 

Magnifique réussite que ce premier film d’un jeune réalisateur grec, passé par la photo et le court-métrage. Si la beauté des images de Geórgis Grigorákis, l’esthétique, la lumière, en disent long sur sa maîtrise précoce de la technique (avec l’appui du chef opérateur Giórgos Karvelás, d’ailleurs primé) la trame narrative, la complexité des points de vue, l’autopsie de la société grecque détruite par une crise économique dévastatrice, attestent de la finesse des réflexions du cinéaste débutant faisant ici ses premières armes.

Dans une forêt du Nord de la Grèce, immense, sauvage mais nourricière, vit Nikitas, sexagénaire taiseux et rugueux. Il s’est acheté quelques hectares il y a bien longtemps, à l’époque où il avait charge d’âmes. Sa femme s’est vite lassée de cette existence austère au cœur d’une nature implacable et a fichu le camp, leur fils sous le bras, pour les rivages bleus et ensoleillés de la Crète. L’homme vit chichement dans une modeste masure de la vente des fruits de ses terres au village voisin, entre son cheval et ses poules, un fusil à portée de main. Le vrai danger vient de la dantesque mine de charbon toute proche, qui grignote inlassablement et inexorablement la forêt. Malgré les pressions, les menaces, les sommes disproportionnées mises sur la table, Nikitas et une poignée d’irréductibles refusent de vendre leurs terres à la Compagnie vorace.

Et voilà que dans ce conflit inégal et épuisant, débarque soudain Johnny, le fils de Nikitas, venu réclamer la moitié des terres pour racheter la maison de sa mère, saisie par les banques. Commence alors un autre affrontement, autrement plus personnel, plus douloureux, conséquence d’un silence qui s’est éternisé plus de vingt ans laissant deux blessures toujours béantes ; celle d’une séparation jamais acceptée pour le père, et d’un abandon jamais guéri pour le fils.

Nikitas a choisi de résister à la destruction programmée de son mode de vie, d’opposer à la multinationale mortifère sa force d’inertie, son immobilisme. Johnny regarde d’abord son père se démener dans un combat disproportionné, hésite à lui prêter main forte avant que leur antagonisme familial intime l’emporte sur la lutte environnementale, et les pousse à s’affronter dans un paroxysme de violence. Les deux se ressemblent en fait étrangement, arc-boutés sur leur position, inaptes à entendre les souffrances de l’autre. Il leur faudra frôler le point de non-retour pour s’apaiser enfin dans le silence des bois, se tendre mutuellement la main et se reconnaître l’un dans l’autre. Car l’équilibre subtil d’une vie simple, la satisfaction de cultiver sans salir, de prendre soin du vivant, de s’inscrire dans le tout avec humilité transcendent les générations.

Geórgis Grigorákis aurait pu tomber dans le manichéisme caricatural : la forêt contre la mine, le vivant contre les machines, le capitalisme contre l’auto-suffisance, le père contre le fils, le passé contre l’avenir. Seulement il sait que rien n’est jamais binaire, simpliste, évident. Il choisit par ailleurs un rythme lent, contemplatif, laissant les personnages avancer au rythme des saisons, entre un automne pluvieux et un début d’hiver neigeux. Dialogues parcimonieux, gestes rares, voyages intérieurs, émotions retenues. Les hommes sont filmés au plus près, tandis que la nature bénéficie de plans larges, qui captent la respiration des arbres, la caresse du vent, la douceur de la lumière, le craquement des feuilles, le ruissellement des eaux. La terre non souillée vit, vibre, donne, ressent, pendant que les machines effrayantes creusent un sous-sol étouffant, noir et léthifère.

La société minière, surnommée le « Monstre » – car elle personnifie tout un système, un cercle vicieux dont il est presque impossible de s’extraire –, est l’accusée première du réalisateur. Les excavations déstabilisent les sols, la déforestation entraîne des coulées de boues, les va-et-vient des camions dans la poussière du charbon polluent l’air et l’eau. L’exploitation surdimensionnée engendre la désolation, la stérilité et la mort, obligeant de fait les locaux à vendre leurs terres saccagées, contre un leurre dérisoire : une pseudo-richesse éphémère. Les habitants du coin s’écharpent autour de cette Compagnie qui détruit leur monde sauvage, mais conscients aussi qu’elle fournit du travail aux jeunes dans un contexte économique sinistré. Si atroce qu’elle soit, la vente d’une parcelle de terre n’est jamais décidée par appât du gain, mais par une seule urgence : la survie.

Réunis autour d’un verre au kafenio, les derniers petits propriétaires terriens indomptables, grands gaillards aux mains calleuses soudainement fragiles, retrouvent dans leurs moments de désespoir ce qu’il y a de plus grec en eux : le goût de danser lentement, en solo, d’exprimer par le corps la souffrance accumulée, dans des figures circulaires exécutées depuis des générations. Le ravage des terres, le pillage des richesses, les injustices, les conflits ne peuvent abimer l’identité profonde de ces nouveaux résistants aux consciences éveillées, qui refusent de plus en plus souvent de céder. Δεν πωλείται !

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