Baudelaire – Le noir poison

 

Baudelaire – La Modernité mélancolique

Exposition à la Bibliothèque nationale de France

Commissaire général : Jean-Marc Chatelain

Prévue jusqu’au 13 février 2022

 

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

Je suis de mon cœur le vampire,
– Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !*

Formidable exposition à la BNF, pour célébrer le bicentenaire de la naissance de Charles Baudelaire ! Tenant à distance un déroulé linéaire et chronologique de la vie du dandy maudit, elle privilégie un des ressorts de la création baudelairienne, un fil directeur qui éclaire l’œuvre tout entière, qu’elle soit poétique ou esthétique : l’expression de la mélancolie comme noyau dur, ce spleen chevillé au corps qui suinte derrière les vers et la prose. Les textes, lettres, manuscrits, gravures, peintures, photographies et journaux d’époque donnent vie au parcours erratique d’un bohème qui a pétri de la boue pour en faire de l’or, illuminant ainsi son ciel bourbeux et noir. Si l’on est un/e intime de longue date du poète écartelé entre la fange et la beauté, on éprouve énormément d’émotion à découvrir des pièces inédites, des manuscrits autographes, l’exemplaire de l’édition originale des Fleurs du Mal offert à Mme Sabatier, enrichi d’un portrait de Jeanne Duval dessiné par Baudelaire lui-même, les douze poèmes envoyés à Théophile Gautier quand Les Fleurs du mal s’intitulaient encore Les Limbes, ou encore la toute première apparition de L’Albatros et du Voyage (dédié à Maxime Du Camp) sur un placard imprimé à Honfleur en 1859, passé par les mains de Flaubert.

L’exposition est divisée en trois parties, superbement mises en espace dans un souci de lisibilité évident : d’abord la mélancolie du non-lieu, qui éclaire l’impossibilité du poète à se fixer durablement, entre errance parisienne et exil volontaire, porté ainsi sur les paradis artificiels et défenseur des amours interdites. Ensuite, l’image fantôme, puisque pour Baudelaire, tout l’univers visible n’est qu’un magasin d’images et de signes auxquels l’imagination donnera une place et une valeur relative. La représentation du monde pour en dire la fragilité, les « jamais plus », l’absence crucifiante de ce que l’on a tant aimé, irrémédiablement perdu. Enfin, la déchirure du moi, qui replace le poète dans le clan des ténébreux désenchantés, aux côtés de Chateaubriand, Edgar Poe ou Théophile Gautier, même si la singularité baudelairienne invite l’ironie, l’excentricité, la caricature, comme échappatoire à l’accablement plombant et aux infernales angoisses qui le submergent.

Pour refermer cette plongée au cœur d’un désespoir qui oscille sans cesse entre douleur et ricanements, l’exposition se termine sur une série de portraits presque tous familiers, que l’on a l’impression pourtant de redécouvrir : Nadar, Étienne Carjat et Charles Neyt ont su saisir toute la complexité du poète, témoins de sa singularité, de sa dureté. Dans une lettre à Nadar, Baudelaire de louer le côté psychologique de la photographie, « ce tact rapide qui vous met en communion avec le modèle… et vous permet de donner la ressemblance la plus familière et la plus favorable, la ressemblance intime ». Tous les trois témoignent de l’originalité du poète, de son non-conformisme dédaigneux, de son raffinement vestimentaire et « d’une intensité d’œil effrayante », selon les mots de Camille Lemonnier. Il pose toujours tiré à quatre épingles, chemise blanche, cravate nouée, gilet, redingote étroite ou large paletot-sac, ses fines lèvres serrées, impitoyable et saisissant.

On découvre cependant un portrait quasi inédit, l’un des rares gardés par Baudelaire, un « bougé » exécuté par Nadar fin 1860, « un portrait exact, mais ayant le flou d’un dessin ». Effet recherché ou mouvement inconscient ? Le poète se met en scène, expérimente, s’affiche, veut susciter une émotion chez celui qui le regarde. Il plante ses yeux noirs dans les nôtres, revendiquant sa position d’esthète orgueilleux revenu de tout, de celui qui en sait plus que quiconque sur le désespoir et les longs corbillards, sans tambours ni musique qui défilent lentement dans son âme. On retiendra pour finir le portrait dramatique d’Étienne Carjat, pris un an avant la mort de Baudelaire, qui témoigne crûment des derniers mois d’un homme malade, aphasique, le regard plombé d’une peine infinie, qui continue de s’accrocher à son apparence de dandy. Selon les mots de Théophile Gauthier, Quel horrible supplice ! Comprendre et ne pas pouvoir répondre, et sentir les mots jadis si dociles et si apprivoisés, s’envoler au moindre essai d’entretien, comme des essaims d’oiseaux farouches !

 Les commissaires ont donné à l’exposition un titre quelque peu inattendu avec cet étonnant concept heurté de « modernité mélancolique ». Difficile en effet de voir en Baudelaire, qui hait le mouvement qui déplace les lignes, un parangon de l’innovation, un plaideur du progrès. Sans doute, faut-il comprendre, dans ce terme de « modernité », une notion proche de l’audace, d’impertinence. Le poète ose. Ne parle-t-il pas de ses vers comme d’« une explosion de gaz chez un vitrier » ? Quoi de plus nouveau, de plus téméraire, que ces Fleurs du mal, d’ailleurs pour certaines mises à l’index, où que ces Petits poèmes en prose ? Mais trouver un équilibre entre ce besoin d’être ancré dans son époque et de faire voler en éclat les vieux codes avec une propension naturelle à la nostalgie, n’était pas chose aisée. Ce tiraillement restitué entre passé et présent, l’ombre et la lumière, le spleen et l’enthousiasme est le vrai mérite de cette exposition.

* L’héautontimorouménos, in Spleen et Idéal (Les Fleurs du mal)

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