Septuor pour un nouveau monde… Ioànna Bourazopoùlou

loth

 

Qu’a-t-elle vu, la femme de Loth ?  (Τι είδε η γυναίκα του Λωτ; – 2007)

Roman de Ioànna Bourazopoùlou
Traduction Michel Volkovitch
Ginko Éditeur, 2011

Voilà bien longtemps que je n’avais pas eu entre les mains un roman aussi original et surtout si méticuleusement pensé, agencé, élaboré. Bien souvent, plus encore que l’intrigue, l’atmosphère, les personnages d’un livre, m’intéresse la construction d’un manuscrit – son ossature, ses lacis, ses replis, ses méandres. Ce troisième roman de Ioànna Bourazopoùlou, le premier traduit en français, est pain béni pour ceux qui affectionnent les plans complexes d’une architecture subtilement cogitée : parce qu’il y a une sacrée macédoine dans cette Femme de Loth, une dystopie évidente, du roman fantastique, épistolaire aussi, un brin d’intrigue policière, du grotesque même qui peut parfois virer à l’hénaurme. Certains romanciers ont de plus cette élégance de ne pas asséner leur propos avec un parpaing, mais de glisser subtilement leur vision du monde, leurs doutes et leurs angoisses derrière une histoire astucieuse, terriblement bien ficelée, qui mène le lecteur par le bout du nez. Quand, de plus, on décèle en filigrane une réflexion fine sur le dévoiement de nos sociétés modernes et la manipulation de la mémoire collective, on ne peut que s’enthousiasmer.

Dans un futur pas trop lointain, Dame Nature décide soudain qu’il est temps de rappeler aux hommes leur condition d’hôtes éphémères et dérisoires en leur envoyant une catastrophe bien sentie. Pas de Déluge cette fois, mais un Débordement de la mer Morte, une inondation dantesque qui engloutit toutes les côtes méditerranéennes, redessinant les cartes de trois continents : Paris, Vienne et Madrid sont désormais baignés par les eaux, Israël, l’Égypte, le Maghreb, les Balkans, l’Europe du Sud, de nouvelles Atlantides. Mais, le fléau accompli, la providence jamais avare d’ironie mortifère, fait jaillir à la source même du désastre un sel mauve, addictif et hallucinogène. Les charognards en costards reniflent l’aubaine juteuse, mettent la main sur les salines pour le compte d’une obscure hydre internationale, la Compagnie des Soixante-Quinze*, dont le siège est installé dans le nouveau port ultra-moderne de Paris. Tous les gouvernements, impuissants et dépassés devant l’ampleur de la tragédie, approuvent cette privatisation sauvage de toute une région et de la Méditerranée, pourvoyeuse d’emplois pour les survivants traumatisés.

La Compagnie ouvre partout des succursales, contrôle le réseau de distribution et fait de sa Colonie pourvoyeuse de la précieuse denrée, sur les bords de la mer Morte, une enclave expérimentale coupée du monde, régie par de simples contrats de droits privés. Nul besoin d’un régime totalitaire pour asservir un peuple, le capitalisme sauvage et amoral s’en charge, sous couvert d’amener gîtes et couverts à une population en détresse. Le quotidien de ses milliers de colons est un sommet d’illusion et de mensonges savamment orchestrés ; isolée à trois semaines de bateau de Paris, plongée dans une atmosphère suffocante délétère, balayée de tempêtes de sable brûlantes, coincée entre une mer visqueuse saturée de sel et un désert où pas même un scorpion ne survit, la Colonie est une cité stérile muselée, volontairement sous-développée sous le prétexte fallacieux de préserver les propriétés fragiles de la précieuse substance mauve. L’électricité, les moyens modernes de communications en sont exclus, et seul un gouverneur tyrannique nommé pour vingt ans joue exclusivement l’interface avec la Compagnie. Les Colons ne possèdent rien, pas même l’air qu’ils respirent, salariés dociles isolés par corporations dans une société hiérarchisée et ségrégationniste, mais payés à prix d’or. Les rites imposés, les interdits, les peurs entretenues, les manipulations, n’ont pour seule justification que de garder les individus terrifiés, volontairement soumis et prisonniers d’une administration centralisée toute puissante.

Franchir les portes de la Colonie, c’est un peu comme signer à la Légion : on laisse à l’entrée son nom, ses vêtements, son passé. Après avoir déjà perdu leur pays sous les eaux, leurs proches, leurs vies d’autrefois, les Colons se voient contraints ensuite à l’oubli d’eux-mêmes. Sans origine, sans repères, ils ne sont plus personne. Être conscient que l’on fait partie d’une civilisation, de l’Histoire, être les témoins et les gardiens du passé, sont les meilleurs remparts à la manipulation des masses. Ioànna Bourazopoùlou a choisi de noyer le bassin méditerranéen, mémoire de toute notre culture, pour faire des Européens des êtres vides et obéissants. Privés de souvenirs, les Colons n’ont plus d’identité. Il est facile ensuite pour la Compagnie, au nom du bon rendement de son investissement, de supprimer droits individuels et liberté, sans que personne ne tousse. Il n’existe aucun organe même pour s’assurer de la bonne « orthodoxie » de la pensée des Colons. Nul besoin. La Compagnie a d’abord créé des dangers fictifs, entretenus par une solide propagande, des hordes de mamelouks sanguinaires tapis dans le désert jusqu’à la persistance du bacille de la peste, avant de jouer sur la vieille peur séculaire de la colère de Dieu. Le sel a malicieusement jailli sur les ruines supposées de l’antique Sodome… circonstance inespérée pour exploiter le filon, jouer de ce hasard providentiel et se servir de l’imagerie biblique**, jusque dans les campagnes publicitaires. Le prêtre orthodoxe proche du Gouverneur n’a aucun scrupule à avouer : « j’office pour la Compagnie, je prie en son nom, je m’abandonne à sa merci. » Les différentes confessions présentes dans la Colonie cherchent à rapprocher leurs textes saints de l’idéal fixé par les Soixante-Quinze pour agrandir leur influence – idéal et symboles puisés dans la Genèse –, et surtout pour tenir les Colons tranquilles.

Dans ce nouveau monde où le profit à tout crin semble la dernière utopie dominante, le ressouvenir va faire figure de résistance. Un homme de l’ancien Sud, rescapé du Débordement, s’accroche encore au monde disparu, et perpétue chaque dimanche dans une demi-page du Times, un peu de cette culture d’avant, fine et aiguisée. Ce “Philéas Book”, irlando-français lettré, tient tête aux Soixante-Quinze dans une formidable partie d’échecs pour remettre l’homme au cœur de la société. Il est la septième pièce d’un jeu de dupes amorcé dans la Colonie, où les six plus hauts gradés du Gouverneur vont s’appuyer sur la logique même de l’organisation du système pour le mener dans l’impasse. Les mirages totalitaires vont rencontrer plus roués qu’eux.

Ioànna Bourazopoùlou espère toujours de ses semblables, et ne verse aucunement dans le pessimisme et la noirceur complaisante. Tant que des individus gardent au fond d’eux les sons, les couleurs ou les parfums d’autrefois, l’espoir n’a pas totalement disparu de bouleverser le nouvel ordre établi. Et quel plus beau symbole que celui d’un navire de jadis échoué sur le rivage d’une baie de la Colonie, d’un trois-mâts familier des cartes marines d’avant le cataclysme, lesté de livres, d’outils de navigation ancestraux, et imbibé de l’odeur iodée d’une mer bleue disparue, pour réveiller les mémoires et les consciences ; cette vision d’une beauté perdue, de sa fragilité désarmée, de son insupportable solitude exige alors que l’on risque sa vie en échange de sa libération. Et ce sursaut pourrait bien sonner le glas d’une certaine réalité trafiquée, qui n’aurait été qu’une longue hallucination collective …

* « 75 », clin d’œil au code postal parisien  ?

** Le Gouverneur porte le nom de Bera, dernier roi de Sodome

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