Quelques chapelles du pays bigouden…

La balade traditionnelle, quand on a de bons mollets, est de rallier les trois principales chapelles situées en arrière de la Pointe de la Torche, paradis des surfeurs secoué de vents vigoureux. Au passage, quand il s’agit de bord de mer, je préfère de loin la plage de Tronoën, au Nord de la Pointe, vaste étendue sableuse bien préservée à l’abri des dunes, qui s’étire, s’étire, s’étire sur des kilomètres. En mars, et par trois degrés, on ne s’y bouscule pas… et c’est très bien. Je ne me lasserai jamais de regarder la lumière changer en quelques secondes, le ciel passer du bleu tendre au gris tempête en un instant, les vagues remonter à fond de train et dévorer la plage sous les rouleaux. C’est là qu’on se dit que la Mer Égée est bien sage et sereine, en comparaison.

Tronoën, Tréminou et Beuzec, ces trois chapelles sont des incontournables, même si elles ne se visitent que les après-midis d’été. Mais leur construction typique, avec le clocher en plein milieu du bâtiment, leur calvaire, leurs murets de pierre, leur situation tranquille dans la campagne, méritent toujours, d’année en année, une petite visite.

Tronoën est la plus célèbre, à l’évidence pour son calvaire, considéré comme le plus vieux de Bretagne, et le plus imagé aussi. Le site est assis sur un ancien lieu de culte, comme l’attestent les figurines en terre cuite de déesses-marines et de déesses-mères retrouvées lors de fouilles.

La chapelle date elle de 1420. Le plafond voûté de pierres – extrêmement rare en Bretagne où règnent les plafonds de bois – prouve que les dons ont été très généreux pour sa construction, et que les nobliaux du coin ont dû mettre la main à la bourse ; l’autel est un unique bloc de granit de plus de cinq mètres de long, le plus imposant de la région. Le clocher central prolonge à l’extérieur l’arc diaphragme intérieur qui sépare la nef unique du chœur. À gauche de la porte d’entrée, le demi-visage caché derrière un pilier serait celui du Guetteur de Tronoën, que l’on entendra siffler lors de la grande tempête annonçant la fin du monde… – tout bonnement, le maître d’œuvre de la chapelle qui s’est ici représenté.

Le calvaire, daté aussi du xvè, est un ouvrage composite, sorti de plusieurs ateliers. Il raconte, sur quatre faces, la vie du Christ en bandes dessinées – le peuple était loin encore de savoir lire au xvès. –, de l’Annonciation à la Résurrection.

Une scène a fait couler beaucoup d’encre : celle de la Nativité, avec une Marie allongée, endormie et les seins nus. Marie est ainsi représentée comme une païenne, une mère ordinaire épuisée qui vient d’enfanter, et non assise et couverte de gloire comme il siérait à une Vierge divine. Libres d’esprit, ces tailleurs de pierres bretons !

Un peu plus loin dans les terres, Notre-Dame de Tréminou, fameuse pour être un haut-lieu de la résistance paysanne sous Louis XIV. Durant la révolte des Bonnets Rouges – les vrais de vrais, ceux qui ont combattu pour que les paysans soient représentés aux États de Bretagne, là où l’on décidait du montant et de la répartition des impôts –, c’est ici que le 2 juillet 1675, le Code Paysan fut proclamé, du haut de la chaire à prêcher extérieure, devant les représentants des quatorze paroisses de la région. Ce Code ne remettait pas en question le système seigneurial existant, mais demandait un peu plus de justice et l’abolition de nouvelles taxes contraires à la coutume. La répression ne sera pas tendre avec les paysans bretons…

Aujourd’hui, le calme est revenu dans le petit enclos de Tréminou. On ne sait pas bien d’où lui vient ce nom bizarre – de Saint Menulphe ou Menou (d’origine irlandaise, viè s., non reconnu officiellement) pour les uns, d’un nom de lieu lié au stockage du chanvre, pour les autres. Construite au xiiièet agrandie au xviè d’une petite chapelle en aile, elle est assez spacieuse et harmonieuse, avec sa large nef unique avec bas-côtés, ses arcs en plein cintre, son plafond lambrissé et un joli clocher finement travaillé. On vient régulièrement la saluer, même par ciel plombé, témoin aujourd’hui silencieux d’une page d’histoire que personne ici n’a oubliée.

Pour terminer la déambulation champêtre, la petite chapelle de Beuzec, datée du xiiè, dédiée à Saint Budoc (d’origine galloise ou irlandaise, viès., lui reconnu), et rabotée de moitié. Autrefois, l’édifice était séparé en deux par un grand arc diaphragme intérieur, qui supportait le clocher. La nef, abandonnée au xixès. tombant en ruines, on sauva le chœur, on mura les arcades centrales, le clocher se retrouvant de fait à l’entrée nouvelle du bâtiment. L’édifice est un peu à l’écart de la route principale, dans un silence total, cerné de hauts arbres – c’est reposant, déstressant, apaisant.

Petite découverte de ce séjour 2018 : la chapelle de Languidou. Même lorsque l’on pense connaître sa région, celle-ci garde toujours des trésors bien gardés, lovés au creux du repli d’une petite colline. La commune côtière de Plovan abrite la carcasse d’une chapelle du xiiiè, dédiée à Saint Quidou ou Guidou ou Guideau, pour finir par saint Guy (le préfixe Lan en breton s’utilise pour souligner l’implantation d’un très ancien espace consacré, monastère ou ermitage). La chapelle a certainement été construite sur les ruines d’un lieu de culte préexistant, idéalement placé entre une rivière et le bord de mer tout proche, comme l’atteste la présence de deux stèles datées de l’âge de fer. La chapelle fait partie d’un ensemble clôturé d’un muret de pierres, qui abrite aussi un calvaire, les deux stèles, et avait son cimetière, aujourd’hui disparu. Vendue après la Révolution, elle fut partiellement détruite en 1794, – ses pierres et sa toiture, réutilisées pour la construction d’un habitat de corps de garde de la douane… Les locaux ont eu la très bonne idée de la laisser en l’état, tout juste consolidée au début du xxè.

Le granit gris clair qui se détache sur le vert profond de l’herbe, donne à la ruine l’aspect d’un vaisseau de pierres échoué. Il reste l’essentiel pour saisir sa splendeur passée, comme l’atteste cette superbe dentelle qui orne l’abside, les grandes arcades du chœur, les arcs transversaux des deux collatéraux qui abritaient deux chapelles de part et d’autre du chœur. Le mur de chevet, toujours debout, tire vers le haut l’édifice et concentre tous les regards vers la splendide rosace ciselée, comme une porte grande ouverte sur l’inconnu.

Nous resterons ici de longs moments à tourner autour de cette épave éventrée, offerte à la pluie et au vent, désormais hors du temps, émus par cette esquisse épurée qui perdure une fois l’Histoire passée.

 

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