Météora – Iconique

 

 

Météora (Μετέωρα), 2012

Film de Spiros Stathoulopoulos

Sélection officielle à la Berlinale 2012

 

Comment représenter à l’écran le dilemme entre un engagement radical et un besoin de liberté ? Le jeune réalisateur gréco-colombien Spiros Stathoulopoulos raconte que c’est en traversant le site des Météores qu’il ressentit, dans la topographie même des lieux, ce tiraillement entre deux trajectoires. Perchés au sommet de pitons rocheux, comme accrochés au ciel, les monastères sans âge surplombent le monde terrestre, le spirituel versus le temporel. Cette dichotomie symbolique sculptée dans la pierre va illustrer l’impossibilité de concilier l’amour du divin, inconditionnel et sécurisant, avec l’amour profane, humain et fragile. Mais quand la dévotion est percutée par le désir, est-il tenable de rester enfermé dans un antagonisme accablant ? Ou bien est-il préférable de laisser faire le destin et de suivre un nouveau chemin que l’on n’aurait jamais envisagé auparavant ?

Le moine Théodoros et la nonne Ourania vivent sur les hauteurs de leurs monastères qui se font face. Une existence vouée à Dieu dans la prière et le silence, bercée de rites séculaires. Les religieux descendent aussi dans la vallée pour se ravitailler, partager les offices des villageois, veiller sur le vieil ermite replié dans sa grotte et prendre des nouvelles de la petite communauté de paysans et de bergers. Quand Théodoros et Ourania se croisent dans le monde d’en bas, la sympathie réciproque est immédiate et un échange de croix scelle ce premier contact. Les entrevues fortuites se muent rapidement en rendez-vous discrets, en repas pris en tête-à-tête dans les champs, jusqu’au point de non-retour… une première étreinte à l’abri des regards. L’arrangement bancal ne peut tenir très longtemps, quand la chair et l’esprit luttent sans espoir de compromis.

Spiros Stathoulopoulos évite l’écueil attendu, celui d’une vision schématique d’affrontement entre l’Église et les amants. Le réalisateur s’attache au conflit intime, qui reste le privilège exclusif du moine et de la nonne. La règle monastique et ses principes rigides ne sont pas les obstacles aux sentiments amoureux inattendus et partagés, qui demeurent totalement ignorés de leur communauté respective. Le jugement d’autrui n’est jamais partie prenante des querelles intérieures qui perturbent la quiétude de Théodoros et d’Ourania, et qui bouleversent leur vie très ordonnée. Mais quand on s’est volontairement donné corps et âme à Dieu, comment revenir sur ses vœux et accepter de tout abandonner pour une existence qui exalte autant qu’elle terrifie ?

Pour illustrer cette petite voix qui chuchote souvent dans le cœur éveillé du moine et de la nonne, Spiros Stathoulopoulos choisit l’animation. S’inspirant de l’esthétisme des icônes, Théodoros et Ourania, chacun à leur tour, plongent au cœur de leur foi, en arpentant des images reflétant leur quotidien. L’occasion de quitter le monde matériel, de privilégier leur introspection, d’exprimer leur peur – cet amour-là les rapproche-t-il du divin ou va-t-il les précipiter dans une chute vertigineuse vers l’abîme ? Le doute, la culpabilité, la faute devenue sacrilège peuvent être révélés et se manifester sous une forme picturale : Théodoros, qui, dans le réel, s’épuise au long de nuits de prière stériles, s’imagine crucifier une nouvelle fois le Christ et noyer la vallée sous les flots de sang de ses plaies ouvertes. Cette purge des tensions, cette catharsis par l’image, ce défoulement des passions permet aux protagonistes de calmer leurs angoisses et d’accepter la réalité de leurs sentiments. Ourania cesse ainsi de se brûler volontairement la main à la flamme de sa lampe et comprend qu’il n’y a rien à expier, juste à vivre ce que la providence lui propose.

Le réalisateur filme la vie au sein des communautés religieuses comme immuable, intangible ; recueillement, éclairage à la bougie, cellules spartiates, treuil manuel pour remonter victuailles et nonnes dans un filet jusqu’au sommet du piton rocheux. Le temps fait du sur-place dans ces monastères orthodoxes, sans doute parce que les tourments rencontrés par les religieux sont des problématiques éternelles. Le site des Météores, grandiose et figé pour l’éternité, permet des plans à la fois sublimes et inquiétants. Les brumes matinales du début de l’été nimbent les montagnes et isolent les monastères, flottant au-dessus des émotions humaines.

Lors de leur déjeuner dans la plaine, Ourania rappelle à Théodoros l’histoire de Saint Jacob. Après avoir commis deux péchés indéfendables (un viol et deux meurtres), le Saint s’exile dans le désert où il dépérit d’accablement. Dieu lui rappelle alors que « le plus grand péché est le désespoir, le seul qui ne soit pas pardonné ». L’amour n’est pas une souillure ni un combat entre la terre et le ciel, juste un chemin vers soi, sous la même protection du divin.

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