Theo Angelopoulos – 1998 – Palme d’Or du Festival de Cannes

 « L’Éternité et Un Jour » fait partie de ces films que l’on redoute un peu d’affronter, tant la réputation de son auteur paralyse : rigueur intellectuelle, références culturelles indéchiffrables pour qui n’est pas grec, œuvre élitiste et aride, voire carrément hermétique, artificielle et fumeuse, pour les plus récalcitrants à la démarche cinématographique d’Angelopoulos. Et pourtant, ce film est certainement le plus accessible, le plus simple du réalisateur : que faire quand on sait que le jour qui se lève sera notre dernier ? Alexandre, écrivain vieillissant à qui Bruno Ganz prête son épaisseur, a déjà capitulé et referme un à un tous les éléments qui ont composé sa vie, avant de rejoindre un hôpital dont il ne ressortira pas. Il fait alors le constat saumâtre d’une vie ratée : il laisse une œuvre incomplète, des travaux au stade d’ébauche, des lambeaux de phrases. Il n’a pas su non plus instaurer un dialogue avec sa femme aujourd’hui disparue ni lui consacrer le temps qu’elle lui demandait, un jour, juste un jour pour elle seule. Le temps a fui et il ne laissera rien d’achevé derrière lui.

Cette journée qui s’annonçait aussi froide et triste que peut l’être un dimanche d’hiver à Thessalonique, lestée du poids des souvenirs qui s’imposent à lui, n’aura pourtant rien d’une tombe qui se referme. Un dernier voyage, tant intérieur que réel, va bouleverser ses certitudes. Sa route va croiser celle d’un petit Albanais, un de ses mômes de la rue que traque la Police. Alexandre le sort des griffes des mafieux, le nourrit, tente de le ramener en Albanie, refuse de le lâcher tant qu’il n’est pas persuadé de l’avoir mis en sûreté, lui trouve un bateau et le laisse partir.

Le garçon, de son côté, lui aura donné trois mots pour le remercier et le réconcilier avec sa vie, comme autant d’oboles qui font sens pour le grand passage. Le poète grec Dionysios Solomos, revenu à Zante après des études en Italie sans plus savoir un mot de sa langue natale, achetait aux habitants des mots pour écrire ses poèmes. Comme lui, Alexandre va renouer avec l’existence  avec des mots simples de sa propre langue : il doit admettre qu’il est un exilé (« Xenitis »), un étranger à sa propre vie qu’il n’a pas vécue, trop accaparé par ses travaux littéraires et que cette dernière journée a tout d’une ultime odyssée pour trouver des réponses, si douloureuses soient-elles, à cette impossibilité de communiquer avec les autres. Mais Alexandre doit aussi être conscient de l’amour que sa femme lui a porté, des mots tendres qu’elle lui a adressés (« Korphoula mou »). Il ne doit plus méconnaître ces sentiments mais les prendre en compte comme une extraordinaire richesse. Enfin, le garçon, lui rappelle que cette prise de conscience vient bien tard (« Argadini »), que tout est joué depuis longtemps, qu’il ne peut plus changer sa vie. Il ne sert plus à rien de se raidir contre cette vie passée trop vite et trop mal, trop seul. Alors le temps d’un plan séquence d’anthologie, Alexandre retourne dans la maison qui sera détruite demain, ouvre une fenêtre et retrouve les souvenirs d’une journée de septembre datée de trente ans, se mêle à la foule de ses amis et de sa famille, pour une dernière valse lente avec sa femme à qui il parle enfin. Non, il n’est pas encore trop tard.

La fluidité des plans, la lenteur de la caméra qui semble toujours glissée, les travellings très élaborés, les cadrages au cordeau, les lumières soignées, font de ce film un grand moment de cinéma : les spectateurs asservis désormais au rythme syncopé des réalisations américaines auront peut être du mal à suivre cette mobilité si lente, si contemplative. Théo Angelopoulos maîtrise sa caméra, mêle présent, passé et futur sans heurter la trame narrative, avec une simplicité évidente. Et l’on suit alors Alexandre, dans ce balancement régulier entre le réel et le rêve, le présent et les souvenirs,  la ville sinistre et cette plage en été, cette vie qui a disparu si vite et le temps enfin retrouvé.

S’il sait bien évidemment filmer le Nord de la Grèce comme personne, rendre ses pluies, son brouillard, sa mélancolie grise d’une poésie déchirante, il sait aussi imaginer des atmosphères oniriques, des images fulgurantes de beauté qui viennent déchirer l’écran, telle cette frontière albanaise cauchemardée par Alexandre, tendue d’un haut grillage auquel s’agrippent des individus immobiles comme autant d’être humains déjà morts, sous un ciel plombé, étouffé de neige sale. La palette des gris, la lumière, nous emmènent chez Dreyer, comme l’un des premiers plans de la plage durant l’enfance d’Alexandre nous entraîne vers Visconti.

Ma seule déception viendra d’une bien piètre musique de film, une scie redondante qui lorgne vers Chostakovitch, se voulant nostalgique mais en fait épouvantablement commerciale.