Les Petites Aphrodites – Symphonie pastorale

 

Les petites Aphrodites (Μικρές Αφροδίτες), 1963

Film de Níkos Koúndouros

Prix du meilleur film au festival du cinéma de Thessalonique, Prix de la Critique du meilleur réalisateur au festival du cinéma de Thessalonique

Ours d’Argent du meilleur réalisateur au festival international du cinéma de Berlin, Prix FIPRESCI au festival international du cinéma de Berlin

 

Níkos Koúndouros : cinéaste, mais aussi peintre et sculpteur diplômé de l’École des Beaux-arts d’Athènes. Fils de ministre, et détenu politique durant la guerre civile sur la tristement célèbre île de Makronissos. Militant de gauche, mais pointé du doigt pour son refus du dogme politique. Avec treize films à son actif, dont les plus remarquables entre 1954 et 1967, le cinéaste, né à Athènes mais déclaré en Crète, se distingue tout au long de sa carrière par un pessimisme foncier, glissant du néoréalisme au film noir, avant de privilégier une esthétique issue de sa formation initiale ; la maîtrise de l’image, des cadrages, de la forme, pour retravailler les grands mythes grecs fondateurs comme autant d’allégories politiques. Comme l’écrit Giorgos Bramos, dans son article La démarche solitaire de Níkos Koúndouros : « Koundouros aborda le cinéma en militant, voire en subversif. Dès ses débuts, son œuvre cinématographique cherche résolument à s’ancrer dans les deux “domaines réservés” du politique et du social ; ambition qui, vu le contexte de l’époque, le mènera au-delà d’un simple renouvellement des moyens utilisés jusqu’alors par le cinéma grec. Son projet, on le verra par la suite, vise aussi à l’élaboration d’une esthétique très personnelle. Dans la période de l’après-dictature, son besoin de décrire l’immédiat, de tailler dans le vif par un engagement politique, se manifeste impérieusement. Il aboutira quelques années plus tard à une tentative de réaffirmation du parcours historique de l’hellénisme moderne. Nikos Koundouros fut le précurseur remarquable d’un combat pour l’émancipation politique, esthétique, thématique et structurelle du cinéma grec. » (in Le cinéma grec, Centre Georges Pompidou, 1995, trad. Françoise Arvanitis, p. 157)». Dans L’Ogre d’Athènes (1956), grâce à sa complicité avec Mános Hadjidákis, il intègre dans ses films le rebetiko, musique des bas-fonds, des déclassés, des camés. Pris en tirs croisés entre une droite bien-pensante et une gauche doctrinaire, la censure et des producteurs bas de plafond, il poursuit une carrière tumultueuse avec des œuvres source de fréquents malentendus. C’est le cas de ces Petites Aphrodites, film couvert de récompenses et adulé par toute une génération de spectateurs mais pourtant désavoué par son réalisateur, parce qu’incompris.

Le scénario signé Vassilis Vassilikos, inspiré d’une Idylle de Théocrite (XXVII « Daphnis et une bergère ») et du roman Daphnis et Chloé de Longus, conte l’éveil au désir de deux très jeunes adolescents dans la Grèce antique, revue au jour d’aujourd’hui. Tourné sans aucun budget ni têtes d’affiche, le film sidère toujours par son esthétique, la perfection de ses images, son mélange d’audace et d’extrême délicatesse, de douceur et de violence. Malgré un sujet un peu casse-gueule qui aurait pu tourner à la bluette mièvre, Níkos Koúndouros construit une oeuvre rude, sèche, tranchante, à l’issue dramatique. Devenu bizarrement une ode au paganisme et à la sexualité « libre », le film est pourtant pour son réalisateur celui du désespoir, du néant. De la perte de l’innocence aussi, dans un sentiment qui emporte tout et qui finit par détruire.

Aucune divine idylle en effet, de roucoulades sirupeuses, mais une nature hostile, la chaleur écrasante, des puits asséchés qui poussent des bergers à s’aventurer toujours plus loin à la recherche d’un point d’eau, jusqu’à atteindre un rivage. Á côté de leur campement improvisé, une communauté de pêcheurs. Les hommes partis en mer, ne restent que les femmes, qui ne se mélangent pas avec ces rustres nomades ; à l’exception d’une adulte, Arta, sorte de « prêtresse aux oiseaux » et de la jeune Chloé (incarnée par la superbe Kleopatra Rota, 12 ans !). La première est courtisée par un berger (Tsakalos) tandis qu’un petit pâtre (Skymnos) tourne autour de Chloé, sans comprendre réellement les émotions physiques qui le traversent. Commence alors un jeu de séduction conscient et assumé pour Arta et Tsakalos, mais totalement instinctif et innocent pour Chloé et Skymnos.

Les deux couples personnifient la toute-puissance du désir ; désir accepté, partagé et lié au besoin de liberté pour Arta et Tsakalos, naissant et mystérieux pour Chloé et Skymnos. Tourné comme un film muet, les dialogues sont quasi superflus, les personnages expriment leur attirance par le corps : la danse, les vêtements qui dévoilent plus qu’ils ne dissimulent, les efforts qui gonflent les muscles (Arta et Chloé imposent d’ailleurs des défis à leur séducteur respectif, qui doivent physiquement se dépasser), trahissent la volonté de s’exposer, de séduire, d’attirer l’autre.

Pour autant, Níkos Koúndouros n’a pas la caméra baladeuse. Si Chloé et Skymnos sont les témoins muets des ébats des deux adultes à l’abri d’une grotte, le plan reste furtif et suggestif. Le réalisateur préfère explorer les deux faces de l’amour ; expression du courage, et de la liberté par rapport à un ordre établi, une famille (la « prêtresse aux oiseaux » choisira de suivre son berger loin de son village de pêcheurs) mais aussi dépendance et émotion sauvage où prévalent des sens furieux. Découvrant Chloé dans les bras d’un berger plus âgé que lui, le petit pâtre préfère se jeter dans les flots que de supporter la trahison de la jeune fille. Le désir silencieux des adolescents, indomptable, brûlant, absolu et immédiat, n’apporte que le chaos.

Les Petites Aphrodites est un film téméraire à la photographie somptueuse. Il est aussi âpre et douloureux. Níkos Koúndouros capture la démesure des sentiments amoureux avec compassion et filme ce mélange de pureté et de sensualité, d’exaltation et de soumission avec toute la finesse et l’élégance d’un peintre de l’image.

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