La Favorite – God sex the Queen

 

La Favorite (The Favourite), 2018

Film américano-irlando-britannique du réalisateur grec Yórgos Lánthimos

Grand prix du Jury à la Mostra de Venise 2018

Oscar de la Meilleure actrice 2019 et Golden Globes de la Meilleure actrice 2019 pour Olivia Colman

Obtient sept récompenses au British Academy Film Awards 2019

Sur le papier, cela paraissait un peu farfelu : Yórgos Lánthimos donnait dans un film historique consacré à la dernière Reine de la lignée des Stuart ! Qu’allait faire le réalisateur grec sarcastique et incisif dans une grosse production en costumes ? Allait-il se perdre à la Cour d’Angleterre et abraser ses angles aigus si tranchants ? Si ses trois précédents films m’avaient plutôt laissée de marbre (Alps, The Lobster et Mise à mort du cerf sacré), La Favorite, inondé d’une pluie de récompenses, est une plongée certes cruelle, désespérée mais magnifique, dans les arcanes du pouvoir.

Car ce début du XVIIIème ressemble en fait étrangement au nôtre : que l’on vive sous les ors de la République ou de la Monarchie, le temps semble avoir fait du sur-place. Les intrigues, les coucheries, les conseillers opportunistes, l’appât du gain, prévalent sur l’intérêt général. La continuité d’une guerre se décide dans une alcôve, un Parlement est renversé sur une rumeur, on destitue un Premier Lord par caprice, l’humeur du jour d’une souveraine décide du maintien en l’état des impôts ou de leur doublement…

Yórgos Lánthimos n’a pas eu besoin de forcer le trait pour faire le pont entre deux époques : s’il prend beaucoup de libertés avec l’Histoire, il garde l’essentiel autour d’une reine affaiblie par la maladie. Anne Stuart, veuve, épuisée par dix-sept grossesses qui n’ont laissé aucun héritier vivant, a délégué les affaires de l’État à Sarah Marlborough, femme du Commandant des Armées de la Couronne, parti guerroyer contre les Français dans un conflit qui s’éternise. Sarah, énergique, audacieuse, habile et compétente, possède le cœur et les sens de la Reine depuis leur adolescence. Cet arrangement politique et amoureux va être remis en question quand arrive à la Cour une vague cousine désargentée de Sarah, Abigail. La nouvelle venue va mettre le bazar entre la souveraine et son éminence grise, œuvrant sans scrupules à s’élever dans l’échelle sociale du château, au prix de manigances et de trahisons. Abigail réussira au-delà de ses espérances, tandis que Sarah, destituée et bannie, verra sa vie réduite à néant.

C’est donc un trio exclusivement féminin qui va faire et défaire la vie politique et diplomatique du Royaume. Lánthimos s’amuse à insuffler un vent de modernité, d’irrévérence, de cruauté, décoiffant les perruques et froissant les jupons, forçant souvent le trait, mais avec une jubilation perceptible. Anne, Sarah et Abigail, femmes fortes et indépendantes, ne sont pas faites d’un bloc, mais sont à la fois émouvantes, insupportables, odieuses, féroces, tour à tour bourreaux et victimes. La Reine (interprétée par une Olivia Colman remarquable), percluse de goutte, immature et capricieuse, ressemble étrangement à la Reine de Cœur d’Alice au Pays des Merveilles. Entourée de dix-sept lapins, substituts de ses enfants mort-nés, elle pique des colères, braille sur ses valets, se goinfre pour combler l’ennui, organise des compétitions de homards et se perd dans son propre palais. Sarah, toute de sombre vêtue et fine gâchette, monte à cheval comme un homme, défie en public le leader de l’opposition, décide de la stratégie militaire et tient serrées les finances de l’État. Abigail, d’abord reléguée aux cuisines, mais froide calculatrice, se rapproche suffisamment de la Reine pour finir dans son lit, épouser un Lord, et organiser la chute de Sarah en maniant subtilement poisons et calomnies.

Aux femmes, l’autorité, la transgression sexuelle, l’ambition, quel qu’en soit le prix. Aux hommes, la veulerie, la faiblesse, la paresse, la bêtise. Yórgos Lánthimos n’est pas tendre avec les aristocrates, pantins trop coquets, fardés et décadents, perchés sur leurs talons, parasites grotesques accaparés par les courses de canards et les jeux de massacre à coups de lancers d’oranges. Ils font pâle figure à côté des manoeuvres monstrueuses de Sarah et d’Abigail, qui se rendent coup pour coup : un seul enjeu, le pouvoir.

La mise en scène de Lánthimos, – qui doit assurément beaucoup à Stanley Kubrick –, accentue le côté anxiogène de ce face-à-face féminin. Fasciné par les miroirs convexes, il utilise un objectif fish-eye pour agrandir les espaces, rapetisser les personnages, déformer les murs, enfermer les protagonistes dans leurs obsessions, sans leur laisser d’échappatoire. La caméra alterne plongées et contre-plongées, les angles bizarres, les plans étranges. Il y a du sublime – comme l’éclairage à la bougie qui se reflète dans les yeux de la reine – et du répugnant – scènes récurrentes de vomissements -, comme si Lánthimos prenait un malin plaisir à salir l’histoire, en lui imposant aussi de sérieux anachronismes de langage et d’attitudes.

On mesure le chemin parcouru depuis Canine, film implacable alors dépourvu d’affects et d’émotionnel. La Favorite se referme sur le triple échec de ce triangle amoureux : Sarah comprend trop tard qu’elle a perdu plus que son influence et la confiance de la Reine, – en fait, l’amour de sa vie. Abigail pressent que la souveraine n’est pas dupe de ses intrigues et qu’elle restera une simple femme de chambre dont on se méfie. Quant à Anne enfin, elle mesure l’étendue de la solitude qui sera sa seule compagne jusqu’à la fin de sa vie. On ne joue pas impunément avec les sentiments. Le dernier plan des yeux de la Reine, remplis de larmes qu’elle tente de retenir, fait basculer le film du caustique à la tragédie. Sur le bûcher des vanités, les masques sont tombés, toutes les trois ont perdu.

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