Et réapparut Locronan…

Nous nous sommes sentis un peu privilégiés de redécouvrir Locronan dans une solitude quasi-parfaite. Un rayon de soleil matinal inattendu tout pimpant, nous invita à remonter vers la petite cité de pierres encore engourdie par cet hiver tardif qui persistait mi-mars. Locronan est incontestablement l’un des plus beaux villages du Finistère, par son unité architecturale, son histoire, toujours lisible dans ses bâtiments, sa légende, ses traditions, par ce je-ne-sais-quoi d’impalpable, bref, un lieu hors du temps, une version bretonne de Brigadoon. Alors oui, en été, Locronan ressemble à la place de la Concorde, envahie de visiteurs, mais hors saison, et sous une température polaire…, vous ne risquez pas de vous y bousculer.

la photo officielle du site de la ville…

Et la mienne, avec les voitures… un peu moins photogénique !

La crêperie au fond est installée dans l’ancien Hôtel de la Compagnie des Indes

 

La ville tire son nom de Ronan (loc : lieu consacré + Saint Ronan), évêque irlandais, dont les dates fluctuent du VIe au VIIIe, venu évangéliser l’Armorique. Véritable routard avant l’heure, il passa par Molène, descendit par l’actuelle Saint-Renan (au dessus de Brest), puis dans le Porzay, et remonta entre Lamballe et Saint-Brieuc. La légende raconte qu’à sa mort, on laissa les bœufs qui tiraient son chariot décider du lieu de son inhumation. Ils s’arrêtèrent à l’orée de la forêt de Nevet et Saint Ronan fut porté en terre, là où est édifiée la chapelle du Pénity (construite collée à l’église), devenue le cœur de Locronan.

Bâti au croisement de deux voies romaines, le petit bourg est élevé au rang de ville en 1505 par Anne de Bretagne, ci-venue en pèlerinage. Car dès le xve, le chanvre qui pousse dans la région va permettre l’essor du tissage de toiles destinées à la marine française et étrangère. La proximité de l’ancien port de Douarnenez facilite le commerce de ces voiles d’excellente qualité, qui équiperont même l’Invincible Armada espagnole et les navires de la Compagnie des Indes. Les tisserands, les marchands, les activités artisanales et commerçantes qui découlent de cette production réputée, enrichissent la cité durant trois siècles (les armes de la ville portent toujours les ciseaux du tisserand, encadrés de deux bobines de fil). Les champs de lin fournissent une toile plus fine, prisée pour les vêtements et le linge de maison, exportée aussi dans toute l’Europe.

C’est au plus fort de cet âge d’or que naissent les grandes demeures de granit de la place de l’église, comme l’hôtel de la Compagnie des Indes et celui du Bureau des toiles, chargé d’apposer les marques qui attestent de la qualité des pièces sorties des métiers à tisser de la région. Si les marchands, les hommes de loi, les exportateurs firent rapidement fortune, il n’en fut pas de même pour les tisserands, comme l’attestent les maisons basses et modestes au toit de chaume de la rue Moal, où se concentrait l’activité des artisans, toujours aussi pauvres. De cette époque persistent aujourd’hui une quinzaine d’imposantes demeures en granit, témoignage de la grandeur et de la richesse passées de Locronan ; car on a construit avant tout pour afficher sa puissance, son rôle social, et les bâtiments civils, tout à côté de l’église et de sa chapelle du Pénity (penity = ermitage en breton), sont évidemment des marqueurs de la domination matérielle.

Ancien Bureau des toiles

Maison modeste d’un tisserand de la rue Moal (vu le peu d’ouvertures, les artisans devaient s’arracher les yeux sur leur métier à tisser pour y voir quelque chose)

Les R-D-C de ces maisons abritent désormais des restos, des crêperies, des épiceries haut de gamme… mais à dix heures du matin, par 5°, c’est très supportable puisque tout est presque fermé. Exceptée une bien chouette “librairie celtique”, sise au second étage de l’ancien hôtel Gauthier, datant de 1624. On y accède par un escalier à vis en traversant les étages inférieurs, utilisés pour les lectures et les rencontres avec les écrivains. Les grands-parents et le père du libraire sont nés entre ces pierres ; ce dernier vous racontera l’histoire de cette demeure familiale si vous insistez un peu (le monsieur est charmant mais timide). Ajoutons que les rayonnages sont très intelligemment remplis *.

Le xviiie verra le déclin de l’activité, et donc de la cité, conséquence d’abord de la création de manufactures royales concurrentes à Brest en 1764 – avec pour main-d’œuvre les forçats du bagne de Brest, et les tisserands de Locronan, bien obligés de travailler pour un salaire de misère –, puis des conflits européens qui ferment les exportations, et enfin, au xixe, face à la concurrence progressive des métiers à tisser mécaniques (entre 1751 et 1813, leur nombre passera de 150 à 10).

La petite rue Moal dégringole vers la chapelle Notre Dame de Bonne-Nouvelle (préparez bien vos genoux pour la remontée, car ça grimpe sec), bel ensemble doté donc d’une chapelle (datée du xvè mais très remaniée entre le xvie et le xviiie), d’un calvaire bien sûr, et d’une belle fontaine-lavoir. Le soleil nous jettera ici ses derniers rayons du jour (à 11h, retour du ciel plombé…), peinturlurant de lumière ce petit trou de verdure.

Locronan est enfin célèbre pour ses “Troménies” – la petite et la grande – (du breton tro minihy = tour de l’espace monastique), processions qui suivaient les déambulations de Saint Ronan. La petite a lieu chaque mois de juillet selon un parcours de 5 kilomètres. Mais tous les six ans, la grande Troménie suit un périple de douze kilomètres, bannières et reliques de Ronan portées sur un chemin hérissé de 12 huttes de branchages, où sont exposées les statues des saintes et saints de la région. Cette Troménie est plus qu’un simple pardon, car elle trace d’une manière terrestre un vieux calendrier stellaire se déroulant selon un rituel très ancien. Souvent, dans ce Finistère profond, le sacré, le païen, les saints reconnus par l’Église et les divinités “primitives” continuent de cohabiter naturellement. Prochaine grande Troménie, juillet 2019.

* Nous y avons découvert, sous le titre générique d’Ethnopsychiatrie en Bretagne, une série d’essais en deux volumes, signés Philippe Carrer, qui vous dit tout, ou presque, sur la « mentalité bretonne », des mythes à la réalité d’aujourd’hui (édition Coop Breizh, 2011).

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