Elissàvet Chronopoùlou – Délivrance mémorielle

 

L’Autre ennemi (Ο έτερος εχθρός – 2017)

Textes d’Elissàvet Chronopoùlou

Traduction : Hélène Zervas et Michel Volkovitch

Éditions Le Miel des anges, 2022

 

Á l’heure où nous ignorons quel visage prendra notre société, ravagée par des problèmes climatiques et énergétiques certains, le livre d’Elissàvet Chronopoùlou tombe à point nommé pour nous questionner sur notre capacité à affronter le chaos annoncé. Si nos repères, nos liens sociaux et les fonctions régaliennes de l’État venaient à sombrer, serions-nous encore garants des valeurs humanistes, ou bien l’instinct de survie prendrait-il sauvagement le relais ?

La romancière, née en 1961, scénariste et metteuse en scène, écoute au long de dix nouvelles les témoins de l’Occupation allemande en Grèce. Si la période, impitoyable et meurtrière, a révélé quelques héros, elle fut aussi l’incubateur de comportements moins glorieux ; la trahison, la lâcheté, le mensonge ne pèsent pas lourd quand il s’agit de rester en vie et de protéger les siens. Lorsque l’environnement s’ensauvage, que les besoins primaires ne sont plus satisfaits, que l’ennemi se déchaîne dans la violence aveugle (arrestations arbitraires, humiliations, tortures, exécutions), comment et pourquoi garder son honneur et son intégrité ? Impactée par un choc soudain et brutal, c’est la société tout entière qui se délite, plombée par l’insécurité devenue permanente ; « nous étions descendus au degré le plus bas de la nature humaine, sous l’empire de l’instinct de conservation individuelle »… « j’ai pris part à cette régression collective, ce retour à l’animalité auquel nous fûmes conduits »… confesse, soixante-dix ans après les faits, un homme qui a désigné aux Allemands la cachette de son meilleur ami pour sauver sa peau, et qui a provoqué de fait son exécution par pendaison. Certains cachent la mort d’un parent et font disparaître son cadavre pour bénéficier de sa carte de rationnement, d’autres refusent d’ouvrir leur maison et de donner un morceau de pain à un proche qui finit par mourir de privations, d’autres encore volent et collaborent avec l’ennemi pour nourrir de vieux parents, de très jeunes filles se prostituent sans même en prendre conscience, des biens immobiliers sont spoliés, des couples explosent après des humiliations subies en public… Plus encore que l’ennemi extérieur – l’occupant allemand –, c’est l’angoisse, la terreur chevillée au corps qui influent sur l’équilibre mental des personnages : « la suppression de tout sentiment de sécurité personnelle influa sur notre système nerveux, fit de nous des hystériques, des loques sur le plan moral, la vie humaine avait perdu sa valeur ». L’indifférence face aux atrocités, l’insensibilité aux souffrances de l’autre, consécutives à cette nécessité vitale de recentrage sur soi, laissent des traces indélébiles : une lourde culpabilité qui hante la vie de tous les personnages et qui se transmet même à la génération suivante.

Elissàvet Chronopoùlou décortique avec minutie le mécanisme complexe de la mémoire, qui permet à ces survivants de continuer leur vie tant bien que mal, du moins en apparence. Le silence oppressant semble les protéger un temps de ce passé mal assumé. Mais cette amnésie factice a mal endormi les souvenirs cuisants, restés embusqués dans l’ombre et qui ressurgissent sans crier gare. La vision de cadavres noircis ne s’oublie pas, les soldats brulés hurlant leur dégoût d’une patrie ingrate non plus. Mais la veulerie et la honte encore moins, tâches indélébiles que se traînent toujours des septuagénaires traumatisés à vie par la peur et des visions infernales. C’est un même mutisme qui étouffe tous les personnages, une omission tacite, partagée et imposée même à ceux qui souhaiteraient exorciser ces années noires. Le poids du déshonneur lie les complices à vie, ou les isole en solitaire à jamais du reste de leur famille. Certains tentent bien de recomposer les événements, de nier les évidences, d’en appeler au temps qui a passé et qui brouille les souvenirs. Peine perdue, tous de savoir, de porter, de vivre avec l’infamie collée à la peau. « Nous n’avons pas dit un mot de tout le trajet puisqu’on n’avait qu’une chose à nous dire, que nous n’allions jamais nous dire, jamais de toute la vie, et en effet nous ne l’avons jamais dite ».

Elissàvet Chronopoùlou pointe du doigt le fait que la temporalité n’est pas linéaire, et qu’elle ramène inlassablement au choix maudit, celui de la faute indélébile. Si âgés que soient les hommes et les femmes qui finissent tout de même par s’exprimer, exposant enfin leur blessure jamais refermée, tous sont restés bloqués sur cet instant de bascule qui a gangréné leur vie entière. Pour les plus taiseux, c’est une trace écrite qu’ils laissent en héritage à leurs descendants (lettres ou petits mots gardés au fond d’un sac), sidérés de découvrir la face cachée d’un père ou d’une grand’mère. Point commun de ces disfonctionnements qui ont fait de certains Grecs occupés des « bêtes sauvages », une disjonction du cerveau, qui a lâché ses rênes.

C’est une chance qu’Elissàvet Chronopoùlou n’ait pas vécu personnellement cette période de l’Occupation. Elle peut se pencher sur les faiblesses de ses personnages comme elle écouterait les récits d’un membre de sa famille, accueillir la souffrance trop longtemps contenue, et comprendre que les acquis éthiques sont peu de choses face à notre part d’animalité. Nulle causticité, nul jugement, seulement un regard compatissant en retrait, posé sur des personnages qui font de leur mieux pour ne pas crever de faim. Et qui glissent imperceptiblement, sans le vouloir, de la droiture à la flétrissure.

Dix récits magnifiques, intenses, terriblement humains : il n’y aura ni héros ni salauds dans les épreuves qui nous attendent, seulement des êtres humains capables de tout pour survivre.

 

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