Joël Dicker – Cold Case à Twin Peaks

 

La vérité sur l’affaire Harry Quebert

Roman de Joël Dicker

Éditions de Fallois / L’âge d’Homme, 2012

 

 

Louper sa station de métro malgré le bruit, la cohue, les mal élevés qui beuglent dans les portables, les frustrés qui tripotent compulsivement leurs IPommes, les chanteurs, les quêteurs et autres hallucinés qui tentent de faire du tai-chi dans une rame bondée (si si, c’est bien du vécu …), est le signe patent d’un endormissement comateux ou bien de la lecture d’un grand livre addictif. La seconde option est la bonne, je dois à Joël Dicker trois courtes nuits et un allongement non prévu de mon parcours matinal sous terre.

La vérité sur l’affaire Harry Quebert est pour moi LE roman de cette rentrée, curieusement présent sur trois listes des prix littéraires d’automne (les jurés auraient-ils enfin appris à lire ?). Pourtant, fi du microcosme parisien (l’auteur est Suisse), de la prédominance des têtes chenues (il a 27 ans), de l’ancienneté dans le cercle des élus (il s’agit de son second roman), des pelotages intimes (enfin, une vraie fiction !), du trash et du sordide (Dicker ose nous parler d’amour) !

Ce pavé de 664 pages peut être lu de trois façons : comme un fabuleux roman policier qui respecte tous les codes du genre, comme une chronique douce amère d’une petite bourgade américaine de la Nouvelle Angleterre dans les seventies, ou bien comme une réflexion sur l’écriture et la gestation d’un roman.

Nous sommes en 2008, un jeune écrivain new-yorkais, Marcus Goldman, narrateur, auréolé d’un très médiatique succès littéraire avec son premier roman, peine à aligner les premiers mots du suivant (dépression post-partum bien connue). Lassé des aboiements de son éditeur et angoissé par sa soudaine impuissance créative, il renoue avec son ancien professeur de littérature et mentor, l’écrivain Harry Quebert, qui coule une quasi retraite dorée dans une jolie maison au bord de la mer, à Aurora, dans le New Hampshire. C’est dans son jardin, que l’on retrouve les restes bien refroidis d’une jeune fille du coin, mystérieusement volatilisée en 1975, serrant contre elle le manuscrit du livre qui allait consacrer Quebert, lui valant les deux prix littéraires les plus prestigieux du pays. Mais lorsque l’Amérique comprend que le roman d’amour entré dans l’histoire, les mémoires et la littérature, n’est autre que le journal de la liaison de Quebert et de l’adolescente, la machine judiciaire implacable se met en marche, broyant le vieux romancier qui clame son innocence. Qui a tué Nola Kellergan ? Persuadé de l’innocence de son professeur, Marcus intervient dans l’enquête, fouille de son côté, interroge, réveille les vieux souvenirs, secoue la petite ville de sa torpeur, de ses secrets, de ses silences coupables.

Ce thriller tient déjà parfaitement debout tout seul, crédible, habilement construit (fausses pistes, rebondissements, coups de théâtre…), et vecteur de fissures qu’il engendre sur la société middle class trop lisse, bigote et tartufe. Le milieu de l’édition est croqué à l’acide, dirigé par des marketeux et des financiers aux dents longues, avides et vulgaires, assistés d’une armée de ghost writers, prêts à pimenter les livres trop sages de sexe, de boue, de mensonges, de scandales qui font vendre.

Mais La vérité sur l’affaire Harry Quebert est surtout un incroyable vertige de la création (un écrivain, Dicker, qui écrit sur un écrivain, Goldman, qui enquête sur un écrivain, Quebert, qui côtoie un autre écrivain mystérieux …cherchez l’imposteur !), un enchevêtrement de manuscrits (quatre au total), une mise en abîme redoutablement efficace qui finit par perturber ferme le lecteur : qui écrit quoi ? Qui tire en définitif les ficelles de la narration ? Le jeune Joël Dicker s’amuse comme un fou de ce puzzle, de ces pièces savamment distillées dont on ne comprend l’agencement qu’à la dernière page, des frontières incertaines entre le récit et le réel. Ce livre est comme le grand éclat de rire d’un gamin précoce, intelligent et rusé, qui se divertit des errements de son lecteur, trimbalé dans le brouillard par le bout de sa plume et qui joue à cache-cache derrière son personnage d’écrivain en panne. Chaque chapitre s’ouvre sur un conseil littéraire de Quebert à son novice Goldman, comme une sorte de méthode du prêt-à-écrire en 31 stations numérotées à rebours vers le dénouement, que le narrateur respecte à la lettre : tout comme Dicker, avec un humour acidulé non dissimulé…

Au chapitre 2 (donc, conseil 30), Joël Dicker nous avait pourtant bien mis en garde : « pour être formidable, il suffisait de biaiser les rapports aux autres ; tout n’est finalement qu’une question de faux-semblants.» Les personnages du livre adhèrent à ce jeu de la dissimulation et de la tromperie en y laissant des plumes. Leur créateur, lui, peut être satisfait, sa filouterie huilée comme un coucou suisse lui assure un best-seller… ironie du sort !

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