Canine – Rendez-vous aux calendes grecques

 

Canine (Κυνόδοντας), 2009

Second film de Yórgos Lánthimos

Prix Un certain regard au festival de Cannes 2009

Grand prix au Festival international du film de Stockholm 2009

Obtient cinq récompenses au Hellenic Film Academy Awards en mai 2010 (meilleur film, meilleur réalisateur, scénario, montage et second rôle masculin).

Au commencement était le Verbe, ou plus prosaiquement le nom. En priver un être humain dès sa naissance, c’est nier son individualité, sa singularité, son caractère. Limiter ensuite son espace, ses interactions, contrôler son vocabulaire, distiller la peur, fabriquer des ennemis, c’est asseoir une totale domination. Ce projet éducatif insensé est celui d’un père de famille bien sous tous rapports, col blanc redouté dans son usine, qui a abattu une main de fer sur ses trois « enfants », avec la complicité de son épouse. Deux filles et leur frère, la vingtaine bien sonnée, vivent isolés au sein d’une belle propriété, sans aucun contact avec le monde réel. Les parents exercent un contrôle absolu de leur emploi du temps, de leur éducation, de leurs loisirs, derrière la haute clôture censée les protéger des dangers extérieurs.

La charge de Yórgos Lánthimos contre la famille est à la fois fielleuse et implacable : Jusqu’où des parents sont-ils capables d’aller pour rester les seuls référents de leurs enfants et les garder dépendants ? Existe-t-il des limites à la possessivité des géniteurs qui refusent de voir leurs rejetons leur échapper ? Le projet délirant de ces parents est-il juste la matérialisation d’une angoisse de protection poussée à l’extrême, ou la dérive quasi sectaire de la cellule familiale devenue prison ? C’est toute l’ambiguïté du film, qui oscille entre perversité cruelle et volonté jusqu’au-boutiste de mettre à l’abri les “petits”, loin de la dureté du monde.

Le père a mis en place une organisation quasi militaire qui verrouille toute velléité d’aller voir ailleurs : les « enfants » sont artificiellement maintenus dans un univers d’apparence agréable et rassurant, grâce à la « peur du loup » entretenue régulièrement. Existerait à l’extérieur de l’enceinte de la maison, un « monstre », agressif et sanguinaire : le chat. La fratrie est non seulement muselée, mais aussi dressée, entraînée, comme le serait un simple animal, à coup de récompenses et de punitions pour se défendre devant ce potentiel danger. Un supposé frère aîné aurait d’ailleurs laissé sa vie entre les griffes du félin. De toute façon, le monde est régi par une règle stricte : il est impossible de quitter la maison tant que l’on n’a pas perdu une de ses canines. La petite souris n’est évidemment pas près de passer pour les quenottes de nos trois vingtenaires. Comme on n’est jamais trop prudent, les parents, qui se sont chargés de l’école à la maison, ont modifié la signification de certains mots pourtant courants, par prévention des notions dangereuses, étrangères à l’univers du foyer : le « téléphone » vaut pour une salière, la « mer » pour désigner un fauteuil, un « zombie » pour une petite fleur jaune…

Si les deux sœurs et leurs frères, bien conditionnés, se considèrent toujours comme des enfants, des gestes de violence éruptive, conséquence de leur claustration, viennent ébranler leur naïveté et leur soumission. C’est surtout leur instinct sexuel, nié ou mal appréhendé par les parents, qui va venir fendiller les murs de la prison. Yórgos Lánthimos s’attarde d’abord avec sauvagerie sur les habitudes intimes des géniteurs, qui soutiennent leur libido défaillante à coups de porno, pour ensuite verser dans une copulation pauvre et mécanique.

Le père a délégué à Christina, salariée de son usine et seul personnage doté d’un prénom, la gestion des pulsions sexuelles du fils, lors de coïts silencieux et répétitifs, tout aussi misérables. La sexualité reste donc l’apanage des hommes, réduite aux purs besoins physiologiques, sans place à l’imagination, sans échange, et surtout sans plaisir partagé.

Mais Christina va préférer passer du bon temps avec les filles, bousculant les ordres du paternel et leur ouvrant une fenêtre sur une autre réalité. Quand elle échange deux cassettes vidéo contre des caresses très localisées, Christina n’imagine pas que l’aînée, découvrant ainsi le monde extérieur et les mensonges familiaux, va de ce fait exiger un prénom, faire exploser sa canine et s’enfuir de la maison. L’obéissance aveugle semble alors faire place à un choix irrévocable et à l’indépendance. Mais jusqu’où l’acquis va-t-il résister au besoin inné de rompre ses chaînes ? Est-il possible de se défaire d’années de conditionnement intégré et de se libérer de l’emprise familiale ?

Lánthimos ne donne aucune explication à cette éducation dévoyée et plutôt invraisemblable ; libre à chacun d’y voir l’allégorie d’un régime totalitaire en miniature que n’aurait pas reniée Orwell, ou bien la dénonciation de la toute puissante famille patriarcale dans le monde méditerranéen. Il filme ses personnages sans effets de caméra appuyés, avec de longs plans fixes, et limite la bande son aux bruits de la maison. Le réalisateur joue sur le contraste entre des évènements dramatiques et violents pour le spectateur et un quotidien routinier, presque serein pour les « acteurs », sous une lumière douce ; on s’habitue à tout, même à l’horreur, semble murmurer le réalisateur grec.

On pourrait d’ailleurs reprocher à Canine une fascination pesante pour le tordu, le détraqué. La charge est pourtant suffisamment explicite et percutante ; l’ellipse et une porte refermée sont parfois plus marquantes qu’un viol incestueux qui s’éternise. Á la longue, ces scènes redondantes et les gros plans salaces affaiblissent le propos au lieu de le nourrir.

Canine est une bizarrerie, un film poisseux qu’on n’a pas envie de revoir, une expérience désorientante, et en même temps, un projet gonflé, parfaitement maîtrisé et retors à souhait, qu’on n’oublie pas de sitôt…

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