Arnaldur Indridason – Dans les marécages islandais

 

Les Fils de la poussière (Synir duftsins – 1997)

La Cité des Jarres (Mýrin – 2000)

Deux romans d’Arnaldur Indridason

Traduction Éric Boury

Éditions Métailié

 

Débuter le confinement avec le patron du polar islandais n’a sans doute pas été très judicieux : à défaut de grands espaces, de fjords glacés, de bourrasques de vent furieux, Arnaldur Indridason préfère explorer la face sombre de son pays ; la vie misérable des habitants les plus pauvres, les enfants des quartiers défavorisés, les violences domestiques, les abus sur les plus vulnérables, l’impunité des puissants. On est loin de la carte postale islandaise des aurores boréales sur paysages neigeux.

Erlendur Sveinsson, commissaire récurrent de treize polars à ce jour, enquête sur des meurtres qu’il qualifie lui-même de « typiquement islandais », « des trucs bien dégoûtants, gratuits et commis sans même essayer de les maquiller, de brouiller les pistes ou de dissimuler les preuves : un meurtre islandais, bête et méchant ». Dans Les Fils de la poussière et La Cité des Jarres, respectivement premier et troisième opus de la série, les enquêtes sont surtout l’occasion de remonter le temps, de creuser un passé national souvent douloureux, de mettre au jour des scandales qui touchent l’industrie pharmaceutique, les vols d’organes dans les hôpitaux, ou le piratage de la banque de données du génome des Islandais. Pour patauger sans trembler dans l’intranquillité de l’île volcanique, Erlendur Sveinsson avance avec lenteur, silence, obstination mais aussi avec une sourde mélancolie et « une expression de lassitude sur un visage qui avait été le témoin de tout ce que le genre humain recèle de pire ». Piétiner la boue n’est pas sans conséquences pour cet homme solitaire et désabusé, flanqué d’une fille camée et d’un fils alcoolique. L’autodestruction semble d’ailleurs de mise dans ce pays rude où l’on ne compte sur personne, et surtout pas la Police, pour solder ses comptes : mieux vaut se défenestrer, se faire brûler vif, s’ouvrir les veines ou se mettre une charge de plomb en plein cœur, après avoir réglé ses différends en personne. Plus sûr, et plus rapide. Mais impossible à accepter pour le commissaire Erlendur Sveinsson : « On pense qu’avec les années on se forge une carapace, qu’on peut regarder tout ce bourbier à bonne distance comme s’il ne nous concernait en rien. Mais il n’y a pas plus de distance que de carapace. Personne n’est suffisamment fort. L’horreur prend possession de ton être comme le ferait un esprit malin qui te laisse en paix seulement lorsque tu as l’impression que ce bourbier est la vie réelle car tu as oublié comment vivent les gens normaux. »

Les enquêtes se déplient sans hâte, au plus près des histoires douloureuses, comme on arpenterait un chemin éprouvant dont on ignore l’issue. L’ambiance est à l’image du pays, noire comme ses longues nuits d’hiver, noyée de pluie, glaciale, cadenassée autour de ses secrets. Sans effets, sans sensationnel, avec une économie de moyens mais un attachement viscéral pour ses personnages fracassés par le déterminisme social insulaire, Arnaldur Indridason dessine des histoires poignantes, sans héros véritables, autres que ceux du quotidien. On pourrait presque dire que la composante policière, mal maîtrisée d’ailleurs dans le tout premier roman, n’est pas ce qui intéresse vraiment l’auteur. Elle n’est que prétexte à une balade islandaise sur les méandres de l’âme humaine, le hasard des filiations, les blessures d’enfance jamais guéries, la malchance répétée à la grande loterie de la vie et la recherche perpétuelle de la justice.

 

 

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