Alexandre Papadiamantis – L’enfer ici, l’enfer là-bas !

 

Rêverie du Quinze-Août

Recueil de sept nouvelles d’Alexandre Papadiamantis (1851-1911)

H Tελευταία βαπτιστική (1888), Αποκριάτικη νυχτιά (1892), Ο Καλόγερος (1892), Η φωνή του δράκου (1904), Ρεμβασμός του Δεκαπενταυγούστου (1906), Το μοιρολόγι της φώκιας (1908), Νεκρός Ταξιδιώτης (1910)

Traduction René Bouchet, Éditions Cambourakis, 2014

Alexandre Papadiamantis est souvent qualifié de « κοσμοκαλόγερος », terme qui désigne à la fois un moine habilité à se déplacer hors de son monastère, et celui qui vit comme un moine, sans avoir prononcé de vœux. L’écrivain de Skiathos, et nombre de ses personnages répondent à la deuxième acception, coutumiers d’un mode de vie austère et solitaire : cet isolement volontaire, cette inclination pour le silence et l’introspection, résultent d’une perception très sombre de l’existence : « C’est comme si ne se trouvaient jamais fin, la peine et le chagrin des humains. » Ce pessimisme foncier, cette conviction que l’on ne peut trouver réconfort et consolation que dans l’abstinence et la prière, courent tout au long de ce recueil de nouvelles, qui s’étalent sur plus de vingt ans.

Les lecteurs des Petites filles et la mort (Η Φόνισσα – 1903) retrouveront dans plusieurs textes le jugement très tranché de l’auteur sur la maternité et les souffrances qu’elle engendre. Il revient à plusieurs reprises sur le fait qu’il est insensé de mettre des enfants au monde, puisque nombre d’entre eux sont condamnés à mourir, de faiblesse, de maladie, par accident. Pour Alexandre Papadiamantis, le mariage et la procréation sont intimement liés à la mort. Il élargit d’ailleurs cette destinée funeste de la procréation en mettant dans le même sac les mères de substitution, les marraines entourées de filleuls. Porteuses de malheur par le nombre d’enfants dont elles prennent la responsabilité, elles provoquent leur mort. La maternité, directe ou par transfert, engendre pour lui les mêmes drames.

Á l’opposé, les femmes qui restent célibataires sont toujours des personnages énergiques, reliés aux forces de la nature, quand les mères, elles, se retrouvent affaiblies, coincées entre quatre murs. Alexandre Papadiamantis se montre encore plus cruel quand il ajoute sur les frêles épaules des parturientes des commérages infondés : les villageoises tiennent en effet une rigoureuse comptabilité des jours écoulés entre un mariage et une naissance. Trois jours de décalage suffisent pour déclarer une jeune accouchée adultère, voire même incestueuse. Ce déshonneur arbitraire va retomber sur l’enfant, mis lui aussi au ban du village. Pour le religieux du coin, la culpabilité ou l’innocence de l’épouse importe peu. Sa faute, son péché, est d’avoir succombé à la tentation, de s’être mariée et d’avoir conçu. Son refus du célibat et de la chasteté la condamne par avance, elle et son fils. L’auteur met ainsi dans la bouche du moine un point de vue totalement opposé aux prescriptions natalistes chrétiennes. Se marier, c’est souffrir, mourir et être responsable de la mort de sa progéniture. Et même les pères de famille nombreuse ne sont pas à l’abri de voir leurs enfants disparaître ; mais le chagrin se double alors d’une autre condamnation : de mauvaises récoltes et la perte de terres, « sans doute pour punir les propriétaires de leurs péchés ». Si faire des enfants est capable de déclencher une colère divine, il n’existe qu’une porte de sortie pour s’extraire de l’engrenage maudit : se retirer du monde, pour se comporter comme un moine ou passer carrément l’habit religieux.

On rencontre dans le recueil un étudiant qui a très bien compris cette nécessité de se tenir loin du monde et des intrigues sentimentales. Cloîtré dans la chambre qu’il loue dans une grande demeure bourgeoise d’Athènes, il préfère regarder de loin la famille élargie des propriétaires et leurs amis, et surtout les femmes de la maisonnée. Cette distance de sécurité lui permet pendant les fêtes du Carnaval d’observer les festivités, et de rêvasser aux demoiselles bien mises, sans danger de les rencontrer, pour de vrai. Car l’étudiant a viscéralement peur des femmes et du désir qu’elles suscitent chez lui. Incapable d’affronter ses angoisses, il préfère rester seul et fantasmer d’improbables amours impossibles. Il cherche même à se persuader que ce choix de la « clôture » est le bon, que se retirer du monde est un privilège, puisque l’extérieur n’est source que de tourments.

Alors, être moine, au sens propre ou figuré, est-il pour Alexandre Papadiamantis l’ultime remède à la difficulté de vivre dans le monde réel ? Pas vraiment, si l’on s’en réfère à la plus longue nouvelle, qui traite des atermoiements d’un moine du mont Athos, lequel hésite entre un retour dans son monastère et son poste actuel de sacristain dans une petite église d’Athènes. L’auteur en profite d’ailleurs pour lancer une lourde charge accusatrice envers les dérives de l’église orthodoxe, qui s’éloignerait de sa pureté originelle pour devenir mercantile et dénaturée. Venu à Athènes pour un souci de santé, le moine s’est attardé et ne peut se résoudre à reprendre place parmi sa communauté. Sa conscience le rappelle à l’ordre tandis qu’il persiste à côtoyer des paroissiennes qui ne le laissent pas insensible mais auxquelles son habit religieux l’empêche de succomber. Mélange d’attraction et de répulsion pour ces tentatrices qui bouleversent sa quiétude et son innocence. Ce statut de « κοσμοκαλόγερος » a le mérite de le mettre dans la position idéale, à mi-chemin entre la dure vie du monastère et le mariage qui ne procure que des souffrances. Cet équilibre artificiel et précaire ne peut toutefois pas durer, le moine devenant la proie des ragots et des médisances. La fuite est inévitable, pour échapper aux affres du désir, à l’abri des murs du monastère où la vie est, dans un autre genre, tout aussi pénible.

Rien n’est jamais simple pour les personnages d’Alexandre Papadiamantis, qui cherchent leur place parmi les hommes. La claustration n’est finalement pas un vrai choix dicté par la foi, mais une fuite, un pis-aller pour échapper à la vie, aux tentations, aux femmes ; l’enfer est partout.

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